Le management buy-out n'est pas la solution de facilité qu'on imagine

Céder son entreprise à l'équipe de direction en place a la réputation d'être l'option la plus simple, la plus humaine, la moins risquée de toute la transmission. Les cadres connaissent l'entreprise depuis l'intérieur, les clients ne remarquent presque rien au changement de propriétaire, et le cédant garde le sentiment de laisser son affaire entre des mains familières plutôt que de la livrer à un inconnu. Cette réputation ne résiste pas longtemps à l'examen d'un dossier réel de management buy-out : c'est souvent la transaction la plus dure à financer, et celle qui abîme le plus vite des relations professionnelles construites sur quinze ou vingt ans.
Le premier point aveugle tient au financement. Une équipe de direction, même expérimentée, dispose rarement des fonds propres nécessaires pour racheter seule l'entreprise qu'elle dirige. Le montage classique empile donc une dette bancaire sur une nouvelle société holding créée pour l'occasion, complétée le plus souvent par un prêt vendeur du cédant lui même, qui accepte d'être remboursé sur plusieurs années plutôt qu'au comptant. Cette dette ne se rembourse pas sur les revenus personnels des cadres repreneurs : elle se rembourse sur les dividendes futurs de l'entreprise, ce qui revient à faire porter à la société elle même, et donc à sa capacité d'investissement des années suivantes, le poids de sa propre reprise. Un cédant qui croit alléger la transition en choisissant ses cadres plutôt qu'un tiers finance en réalité, souvent sans le mesurer, une structure d'endettement qu'aucun repreneur externe n'aurait acceptée aux mêmes conditions.
Le deuxième point aveugle est humain, et plus difficile encore à corriger une fois le processus engagé. Les cadres pressentis n'ont, la plupart du temps, jamais porté de risque entrepreneurial personnel. Ils ont géré des budgets, arbitré des investissements, porté une responsabilité opérationnelle réelle, mais rarement engagé une garantie personnelle ou une hypothèque sur leur logement pour honorer une dette professionnelle. Le MBO leur demande précisément cela, au moment même où ils doivent continuer à diriger l'entreprise comme si de rien n'était, sous le regard de collègues qui savent que leurs anciens pairs sont en train de devenir leurs employeurs.
Dans les mandats que je mène, ce qui fait dérailler un MBO n'est presque jamais le prix. C'est la première réunion où les cadres repreneurs découvrent, chiffres à l'appui, l'écart entre l'idée qu'ils se faisaient de l'entreprise depuis leur poste et ce qu'elle vaut vraiment une fois sortie du confort de la structure du fondateur.
Cet écart n'est pas seulement financier. Un comité de direction qui fonctionnait bien sous l'autorité d'un seul propriétaire ne devient pas automatiquement un collectif d'actionnaires capable de trancher ensemble, à parts parfois inégales, les décisions stratégiques qui engagent désormais leur propre argent. Le pacte d'actionnaires que ces cadres signent au moment du rachat, souvent rédigé dans l'urgence de boucler le financement, pèse plus lourd sur la suite qu'ils ne l'imaginent au moment de le parapher : c'est lui qui tranchera, des années plus tard, les désaccords entre associés qui n'existaient pas tant que le fondateur arbitrait seul.
La comparaison spontanée avec le management buy-in, où un dirigeant extérieur reprend l'entreprise, tourne presque toujours à l'avantage du MBO dans l'esprit du cédant : moins d'inconnu, moins de risque d'incompatibilité culturelle. C'est vrai sur le plan de la continuité opérationnelle. Ce n'est pas vrai sur le plan financier ni sur le plan de la gouvernance naissante entre associés qui, la veille encore, étaient collègues à égalité de statut. Le financement de la reprise détermine, plus que la familiarité des visages, si l'entreprise supportera sa propre transmission sans être asphyxiée par la dette qui l'a rendue possible.
Rien de tout cela ne disqualifie le MBO comme option. Il reste, dans bien des situations, la voie la plus cohérente pour transmettre une entreprise qui tient sur un savoir faire difficile à expliquer à un repreneur externe. Mais il mérite d'être choisi pour ce qu'il est réellement, une opération de financement à effet de levier assortie d'une bascule de gouvernance entre anciens collègues, et non pour la facilité rassurante qu'on lui prête par défaut. Le cédant qui prend le temps de vérifier, avant de s'engager, que ses cadres mesurent l'ampleur de l'engagement personnel qu'on leur demande, évite le scénario le plus fréquent : un MBO annoncé avec soulagement de part et d'autre, et qui se grippe dix huit mois plus tard sur une dette que personne, du côté des repreneurs, n'avait vraiment anticipée.


