Ne plus être le patron : ce que la vente change dans le regard des autres

Vous qui signerez d'ici quelques mois, je veux vous parler d'une chose qu'aucun avocat ni fiduciaire ne mettra dans son rapport de closing : le jour où le virement arrive, l'entreprise change de propriétaire tout de suite, mais vous ne changez pas de statut à la même vitesse dans la tête des gens qui vous entourent. Pendant un moment, rien ne bouge. Et puis, sans prévenir, tout bouge à la fois.
Ce n'est pas le deuil dont on vous a peut-être déjà parlé ailleurs, celui de l'œuvre qu'on quitte. C'est plus étroit, et plus tenace : c'est la façon dont votre entourage vous positionne quand vous n'êtes plus « le patron de », mais quelqu'un qui l'a été. Dans les mandats que je mène, ce sont rarement les grandes choses qui frappent d'abord, la disparition du bureau, l'agenda vide. Ce sont les petites, celles que personne ne mentionne parce qu'elles paraissent trop mineures pour qu'on en parle à un conseiller.
Un fournisseur qui appelait directement votre ligne pendant quinze ans compose désormais le numéro du repreneur, et vous l'apprenez par hasard, pas par gêne de sa part, simplement parce que l'organigramme a changé et que lui n'a aucune raison de vous prévenir. Un ancien collaborateur vous croise en ville, six mois après le closing, et la conversation glisse d'elle même vers « et maintenant, vous faites quoi ? », une question posée sans malice, mais qui vous rappelle que votre présent n'a plus de réponse évidente à donner en trois mots. Dans les dîners où vous étiez auparavant présenté comme celui qui dirige une entreprise de quarante personnes, on vous présente à présent comme celui qui l'a vendue, un léger déplacement de temps de verbe qui, répété assez souvent, finit par vous situer ailleurs que là où vous vous sentez encore.
Pensez à ce type de dirigeant que je croise sous des formes variées, la soixantaine, une entreprise industrielle bâtie sur trente ans, un carnet d'adresses qui tenait presque entièrement à sa fonction plutôt qu'à sa personne. Tant qu'il dirigeait, chaque appel, chaque invitation à un conseil d'administration local, chaque sollicitation d'un journal économique régional passait par le titre. Le jour où le titre disparaît, une partie de ces sollicitations disparaît avec lui, pas parce que les gens l'ont oublié, mais parce qu'ils s'adressaient d'abord à la fonction. Ce dirigeant met souvent plusieurs mois à comprendre que ce silence n'est pas un jugement sur sa personne, c'est simplement la mécanique normale d'un statut qui appartenait à un poste, pas à un nom.
Ce que je vous recommande de faire avant même d'envisager de signer, ce n'est pas de vous préparer psychologiquement dans l'abstrait, une préparation émotionnelle mal ciblée reste souvent trop générale pour servir à quoi que ce soit le moment venu. C'est plus concret : listez, aujourd'hui, les trois ou quatre rôles sociaux qui ne tiennent qu'à votre fonction actuelle, celui qui parraine un club sportif local en tant que patron, celui qu'on invite à la commission économique de la commune, celui que le journal régional appelle en premier pour un avis sur la conjoncture. Demandez vous lesquels vous voulez garder à titre personnel, et commencez à les faire tenir sur votre nom plutôt que sur votre titre, pendant qu'il vous reste encore le temps de le faire progressivement plutôt que d'un coup.
Il y a aussi une question plus intime que je vous pose rarement assez tôt dans un mandat, et que je regrette à chaque fois de ne pas avoir posée plus tôt : qui, dans votre entourage proche, vous connaît en dehors de votre fonction ? Ceux qui vous appelleront encore un an après la vente ne sont pas nécessairement ceux qui vous appellent le plus aujourd'hui. Ce que deviennent réellement les dirigeants un an après la signature dépend largement de la réponse que vous vous serez donnée à cette question, bien avant que le prix ne soit négocié.
Je ne vous écris pas cela pour vous inquiéter avant une décision qui reste, sur le fond, la bonne à prendre le moment venu. Je vous l'écris parce que le deuil du fondateur se prépare, on en parle, on l'anticipe. Le déplacement plus discret du regard des autres, lui, prend presque toujours les dirigeants par surprise, précisément parce que personne ne pense à le leur annoncer avant qu'il n'arrive.

