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Séquestre du prix : ce que protège vraiment un escrow

29 juillet 2026 · Par Reinhard Voelkel
Porte de coffre-fort métallique dans une chambre forte bancaire

Un séquestre du prix, ou escrow, consiste à bloquer une partie du prix de vente sur un compte tiers pendant une période fixée au contrat, en général douze à vingt-quatre mois après la signature, pour garantir l'exécution des engagements pris par le vendeur. L'argent existe, il a changé de propriétaire au sens juridique, mais il reste hors de portée des deux parties tant que les conditions de sa libération ne sont pas remplies.

Ce qu'un séquestre protège, et pour qui

L'image répandue est celle d'un acheteur méfiant qui retient une partie du paiement au cas où. Elle n'est pas fausse, mais elle est incomplète. Un séquestre bien négocié protège symétriquement les deux parties, d'une manière que beaucoup de vendeurs découvrent tard dans le processus.

Le vendeur, autant que l'acheteur

Sans séquestre, une garantie du vendeur reste une promesse contractuelle : si l'acheteur découvre après coup un passif caché, il doit faire valoir sa créance contre un vendeur qui, dix-huit mois après avoir touché l'intégralité du prix, a parfois déjà réinvesti ou dépensé les fonds. Le recours existe sur le papier, il est beaucoup plus lent et incertain dans les faits. Le séquestre inverse la charge pratique : l'argent est déjà là, réservé, et c'est à l'acheteur de justifier une créance pour y accéder avant l'échéance, pas au vendeur de prouver sa solvabilité après coup. Pour le vendeur qui négocie bien, c'est un plafond de risque connu à l'avance plutôt qu'une exposition ouverte pendant des années.

Le mécanisme, en une transaction

Imaginez la vente d'une entreprise de logistique valorisée CHF 6 millions. L'acte de vente prévoit un séquestre de 10 %, soit CHF 600'000, déposé chez un notaire pour dix-huit mois. Six mois après la signature, l'acheteur découvre qu'un contrat client majeur, présenté comme reconductible, contient une clause de résiliation à préavis court que personne n'avait signalée en due diligence. La perte de valeur estimée se règle par un prélèvement sur le séquestre, sans procédure, parce que le contrat de vente prévoyait précisément ce cas de figure. Sans séquestre, le même différend se serait probablement réglé devant un tribunal arbitral, des années plus tard.

Quand le séquestre a du sens

Un séquestre n'est pas un réflexe à appliquer à toutes les transactions. Il répond à un risque identifié, pas à une méfiance générique.

Les signaux qui appellent un séquestre substantiel

Dans les mandats que je mène, trois situations appellent presque systématiquement un séquestre au-delà du minimum symbolique : une comptabilité qui n'a jamais été auditée par un tiers indépendant, une dépendance forte à un ou deux clients dont les contrats arrivent à échéance peu après le closing, et une structure d'actionnariat qui a changé récemment (rachat de parts, sortie d'un associé) sans que les clauses correspondantes aient été mises à jour ailleurs dans les documents sociaux. Chacun de ces signaux augmente la probabilité qu'un passif se révèle après la signature plutôt qu'avant.

Les deals où il devient un réflexe inutile

À l'inverse, sur une PME aux comptes audités depuis plusieurs exercices, à la clientèle diversifiée et au dossier de due diligence propre, un séquestre disproportionné (25 % du prix sur trois ans, par exemple) ne protège plus grand-chose de réel : il immobilise du capital que le vendeur pourrait réinvestir, et signale souvent, côté acheteur, une négociation menée par prudence générique plutôt que par risque identifié. Le due diligence juridique sert précisément à distinguer les deux cas avant de fixer le montant.

Comment le cadrer pour qu'il tienne

Un séquestre mal rédigé ne protège personne, il déplace simplement le litige d'un problème de fond vers un problème de forme.

Montant et durée

La fourchette usuelle, pour une PME suisse, se situe entre 5 % et 15 % du prix de vente, pour une durée de douze à vingt-quatre mois. Une durée plus courte que douze mois laisse rarement le temps à un passif fiscal ou à une réclamation client de se matérialiser ; une durée supérieure à deux ans, sauf risque spécifique identifié, immobilise le capital du vendeur sans bénéfice proportionné.

Les seuils qui évitent les broutilles

Un séquestre sans seuil de déclenchement (de minimis) transforme chaque désaccord mineur, une facture contestée de CHF 3'000, un litige de garantie oublié, en motif de blocage. La clause doit fixer un montant plancher en dessous duquel aucune réclamation n'est recevable, et un plafond global au-delà duquel le séquestre ne peut plus être sollicité même si d'autres garanties du contrat restent mobilisables par ailleurs.

Qui détient l'argent

Le choix du dépositaire compte davantage qu'on ne le pense au moment de signer. Un notaire ou une banque suisse offre une neutralité difficilement contestable ; loger le séquestre chez l'une des parties, ou chez son conseil, réintroduit un rapport de force que le mécanisme était censé neutraliser.

Un séquestre ne remplace pas une due diligence sérieuse, il rachète le temps qu'il faudrait sinon pour découvrir ce qu'elle aurait dû trouver.

Pourquoi certains séquestres échouent

Une clause de déclenchement qui ne dit rien

La faiblesse la plus fréquente n'est pas le montant, c'est la définition du fait générateur. Une clause qui autorise l'acheteur à prélever « en cas de manquement aux déclarations et garanties » sans préciser le mode de notification, le délai de contestation du vendeur, ni l'instance qui tranche en cas de désaccord, transforme le séquestre en zone grise que chaque partie interprète à son avantage le moment venu.

Le mauvais interlocuteur bancaire

Certaines banques suisses traitent un compte séquestre comme un dépôt ordinaire, sans les instructions de blocage tripartite qui en font un véhicule juridiquement étanche. Le vendeur découvre alors, au moment de la libération, que le compte n'a jamais été verrouillé selon les termes prévus, et que l'accès aux fonds dépend en réalité de la bonne volonté de l'établissement plutôt que du contrat.

L'angle mort fiscal

Un point que peu de vendeurs anticipent : l'administration fiscale suisse considère en général le gain en capital comme réalisé au moment du closing, sur l'intégralité du prix, séquestre compris, même si une partie de cet argent reste inaccessible pendant deux ans. Un vendeur qui ne provisionne pas cette charge avec le prix effectivement encaissé se retrouve à devoir financer l'impôt sur une somme qu'il n'a pas encore reçue. Ce point mérite d'être vérifié avec un fiscaliste avant la signature, pas après, particulièrement lorsque le pacte d'actionnaires ou la structure de l'opération combine séquestre et earn-out : les deux mécanismes retiennent de l'argent, mais pour des raisons différentes, et un fiscaliste qui ne distingue pas les deux calcule souvent une charge fiscale erronée.