Reprendre la direction sans reprendre le capital : le calendrier d'une transmission familiale en deux temps

Six ans. C'est l'horizon que je donne le plus souvent à une famille dont l'enfant est prêt à diriger l'entreprise, mais ne veut pas, ou ne peut pas, en reprendre les actions tout de suite. Trois ans avant la passation de la direction, trois ans après pour le capital. Rien n'oblige les deux transferts à tomber le même jour ; ce qui les fait échouer, c'est de laisser le second sans date, sans prix et sans règle pendant que le premier avance. Le calendrier ci-dessous suit les deux mouvements, jalon par jalon, du jour où la famille admet qu'il y en aura deux jusqu'à celui où l'enfant détient la majorité.
T-36 mois : décider que les deux dates seront différentes
Le point de départ est un aveu, et il est rarement fait à voix haute. Une fille de 34 ans qui a fait ses preuves ailleurs peut vouloir diriger l'entreprise de ses parents sans avoir les moyens d'en acheter les actions, ni l'envie de recevoir en donation un bloc qui l'engagerait envers ses frères et sœurs avant même d'avoir prouvé quoi que ce soit. Les parents, eux, peuvent souhaiter garder la propriété quelques années : parce que leur prévoyance en dépend, parce qu'ils veulent voir comment l'enfant tient la barre, ou simplement parce qu'ils ne sont pas prêts.
Tant que ces raisons restent implicites, chacun interprète le silence de l'autre. L'enfant lit dans le report du capital une réserve sur ses capacités ; les parents lisent dans l'hésitation de l'enfant un manque d'engagement. La première décision à T-36 mois consiste donc à écrire, sur une page, que la direction changera de mains à une date, le capital à une autre, et pourquoi. Ce document n'a aucune valeur juridique. Il a une valeur bien plus rare dans les familles : il fixe ce dont on a convenu, avant que la mémoire de chacun ne le réécrive. Un conseil de famille, même réduit à trois réunions par an, est le lieu naturel pour le rédiger et le faire signer par les enfants qui ne reprendront pas.
T-24 mois : un mandat de direction, avec un vrai poste dessous
Deux ans avant la passation, l'enfant entre en fonction avec un contrat de travail de directeur ou de directrice, un cahier des charges écrit et un salaire aligné sur ce que l'entreprise paierait à un cadre externe pour le même poste. Cette dernière condition ne relève pas du confort : un salaire hors marché fausse l'évaluation dans les deux sens, et l'administration fiscale sait requalifier un écart injustifié entre proches. Un poste réel, jugé sur des résultats réels, reste la seule manière de savoir si l'enfant tient la fonction ; un titre de complaisance ne teste rien.
C'est aussi le moment de donner au conseil d'administration une consistance qu'il n'a souvent jamais eue. Dans les mandats que je conduis, l'entrée d'un administrateur indépendant, à ce jalon précis, change la nature des deux années qui suivent : l'évaluation de l'enfant cesse d'être une conversation entre un parent et son enfant pour devenir une décision d'organe, documentée, avec des objectifs datés. Le parent reste président, l'enfant est directeur, l'indépendant arbitre. Cette architecture protège tout le monde, y compris l'enfant, qui saura à quoi son travail est mesuré.
T-12 mois : écrire les règles du capital avant d'avoir besoin d'elles
Un an avant la passation, le capital n'a pas encore bougé, et c'est le bon moment pour en fixer les règles, parce que personne n'est encore pressé. Trois pièces se signent en général ensemble.
La première est une option d'achat inscrite dans un pacte d'actionnaires : l'enfant obtient le droit d'acquérir les actions à des dates convenues, à un prix ou selon une formule arrêtés dès maintenant. Une formule (un multiple de résultat moyen sur trois ans, par exemple, avec un plancher et un plafond) évite de renégocier la valeur chaque fois qu'une tranche arrive, et surtout de la renégocier après que l'enfant a lui-même fait monter le résultat.
La deuxième est le miroir de la première : une clause de retour. Si l'enfant quitte la direction avant la dernière tranche, pour quelque raison que ce soit, les actions déjà transférées peuvent être rachetées par les parents ou par la société, à un prix connu. Sans cette clause, un divorce, un désaccord ou un changement de vie transforme une transmission ordonnée en participation bloquée.
La troisième concerne les frères et sœurs. Si une partie du capital doit passer par donation ou par avancement d'hoirie plutôt que par vente, la question du rapport à la succession se règle maintenant, par un pacte successoral, et non le jour du décès des parents. L'équité entre les enfants qui ne reprennent pas est presque toujours plus simple à organiser quand la valeur retenue est celle d'aujourd'hui, figée par écrit, plutôt que celle d'une entreprise que l'enfant repreneur aura fait croître pendant dix ans.
Sur le plan fiscal, les règles changent d'un pays à l'autre. En Suisse, une donation d'actions entre parents et enfants est exonérée dans la plupart des cantons, avec quelques exceptions, Vaud et Neuchâtel notamment ; en Allemagne, elle relève de l'impôt sur les donations, avec des abattements par enfant et un régime propre aux actifs d'entreprise. Partout, le point se vérifie avant de choisir entre vente et donation ; et un prix de vente inférieur à la valeur vénale peut être lu comme une donation mixte. Le fiduciaire ou le conseiller fiscal de la famille doit passer sur ces trois pièces avant leur signature, pas après.
T-0 : la passation de la direction, visible de l'extérieur
Le jour venu, le changement doit se voir hors de la famille. Au registre du commerce, l'enfant reçoit la signature, individuelle ou collective à deux, et le parent la rend, ou la limite à sa fonction au conseil. Les clients importants, la banque et les fournisseurs stratégiques sont informés par les deux, ensemble, avant que la rumeur ne s'en charge. Le parent quitte la direction opérationnelle et son bureau, ce qui est plus difficile que de quitter son titre.
Imaginez une entreprise de menuiserie industrielle de 45 personnes, dont le fils dirige depuis deux ans sous mandat ; cas de figure, pas un client. À T-0, le père préside encore le conseil et détient toutes les actions. Si, six mois plus tard, le chef d'atelier continue de monter au premier étage pour demander au père ce qu'il pense d'un investissement, la passation n'a pas eu lieu, quoi qu'en dise le registre. La règle que je fais adopter à ce stade est simple : le parent ne répond plus aux questions opérationnelles, il les renvoie à l'enfant, sans commentaire, y compris quand il pense que l'enfant se trompe. Le conseil d'administration est le seul lieu où il exprime son avis.
T+12 à T+36 mois : le capital passe, par tranches, jusqu'à la majorité
Les tranches prévues dans le pacte s'exécutent ensuite à leurs dates. Trois modes de financement se combinent le plus souvent : un prêt des parents à l'enfant, remboursé par les dividendes que l'entreprise distribue ; une donation ou un avancement d'hoirie pour la part que les parents souhaitent transmettre sans contrepartie ; et, plus rarement, un prêt bancaire une fois que l'enfant détient assez d'actions pour les nantir. Dans les fourchettes que j'observe, une PME rentable finance ainsi le passage de la majorité en cinq à huit ans, sans mettre l'enfant en difficulté ni priver les parents du prix.
Le jalon qui compte n'est pas le dernier, mais celui où l'enfant franchit 50 % des voix. À partir de là, le parent qui préside encore le conseil n'y siège plus qu'avec l'accord de l'actionnaire majoritaire, et ce renversement mérite d'être préparé plutôt que découvert. Certaines familles retiennent, pour cette période, des actions à droit de vote privilégié ou un usufruit temporaire au profit des parents ; ces outils existent en droit suisse, et sous des formes voisines dans d'autres pays ; ils ont leur place, à condition d'avoir une date de fin écrite, faute de quoi ils reproduisent exactement le flou que le calendrier voulait éviter.
Ce qui distingue une transmission en deux temps réussie d'une transmission qui s'enlise, ce n'est pas la durée du calendrier : c'est qu'à chaque jalon, quelqu'un d'autre que le parent et l'enfant tient l'ordre du jour et vérifie que la date suivante est toujours la bonne. Une famille peut décider de tout ; elle a rarement intérêt à être seule pour conduire ce qu'elle a décidé.
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